Les pêcheurs nient et rassurent les populations

Les poissons vendus dans les marchés sénégalais, ces derniers jours, ne sont pas infectés par le produit qui serait la cause de l’infection dermatite qui touche des pêcheurs de Thiaroye-sur-Mer, Mbao, Rufisque, Mbour… C’est ce qu’ont assuré les responsables de pêcheurs au site ‘’Enquêteplus’’. Ces derniers précisent aussi qu’aucun ministre n’a demandé la suspension des activités de pêche, la consommation du poisson, encore moins les baignades en mer.

La psychose s’est installée au sein de la population. Dans les chaumières et sur les réseaux sociaux, les messages fleurissent, invitant les populations à ne pas manger du poisson, à ne pas se baigner dans l’eau de mer, depuis l’apparition de cette maladie dermatite chez les pêcheurs revenus de mer, un peu partout sur la côte sénégalaise. Cela n’est pas sans conséquence, pour les affaires.

‘’L’impact que cela a sur nos activités, c’est qu’ils ont ameuté les populations et le poisson n’est pas acheté aujourd’hui. Or, c’est une infection qui n’a pas affecté le poisson. Si tel était le cas, depuis que les cas ont été détectés, cela fait à peu près deux semaines, il y aurait des manifestations chez les populations qui n’ont pas cessé de consommer du poisson. Et tel n’est pas le cas. Donc, il urge que les journalistes en parlent assez, afin que les gens comprennent qu’il n’y a aucun risque. Sinon, cela risque de peser sur nos ventes. Aujourd’hui, les femmes n’ont rien vendu et la mévente a été notée depuis hier (jeudi)’’, confie le secrétaire général de l’Association des pêcheurs de Ouakam.

Sachant qu’il n’y a pas encore de résultats scientifiques qui prouvent qu’il n’y a pas de danger lié à la consommation du poisson, Mamadou Sarr estime que les Sénégalais peuvent continuer à le manger. Pourtant, notre interlocuteur indique qu’ils n’ont pas encore, dans leur zone, de cas de pêcheurs touchés pour cette pathologie. ‘’Les gens continuent d’aller en mer. Cependant, ils prennent des précautions et évitent les zones contaminées. Le constat qu’on a fait, c’est que ce sont les pêcheurs qui utilisent les monofilaments qui sont touchés par cette infection cutanée. Cela doit être quelque chose qui se trouve à la surface de l’eau de mer’’, dit-il.

Comme à Ouakam, à Hann aussi, aucun cas n’a été relevé, selon le président du quai de pêche de Yarakh. D’ailleurs, Ibrahima Niang précise qu’aucun pêcheur de fil à filet ou de ligne de pêche n’a été infecté. ‘’C’est un produit chimique qu’on a versé en mer et qui a infecté leurs filets. Avec la manière dont ils laissent traiter leurs filets et qu’ils les tirent, cette eau les a touchés au corps. Ce qui les a contaminés. Cela n’a rien à voir avec le poisson. Il ne faut pas que les gens cessent de spéculer. Ils ne connaissent absolument rien de ce qu’ils racontent. Ce sont les réseaux sociaux qui enveniment les choses. Ce qu’ils disent sur les poissons n’est pas vrai. C’est le poisson que mes fils ont pêché, hier, qu’on a préparé aujourd’hui pour le déjeuner. Les gens, avant de se prononcer sur une question, doivent d’abord se concerter avec les acteurs concernés pour avoir la bonne information’’, renchérit-il.

En tant qu’acteur, M. Niang informe que, depuis l’éclatement de cette affaire, il y a des clients qui viennent au quai de pêche de Yarakh et qui, avant d’acheter le poisson, leur posent, d’abord, la question de savoir s’il est contaminé par la maladie ou pas. Et dans les groupes où il est membre, le responsable des pêcheurs de Yarakh relève qu’il essaie autant que possible d’apporter des éclairages à ce sujet.

Moustapha Diop (Unapas) : ‘’Les informations qui circulent ne collent pas avec la réalité’’

Pour sa part, le président de l’Union nationale des pêcheurs artisanaux du Sénégal (Unapas) souligne que ce qu’il faut retenir, en attendant les résultats des tests, c’est ce que cela fait trois semaines que ces pêcheurs sont infectés. ‘’C’est juste que l’alerte a été donnée cette semaine. Pendant tout ce temps, les gens mangeaient du poisson et aucune pathologie n’a été signalée. C’est pourquoi nous n’avons pas de doute sur les poissons. Les informations qui circulent sur les réseaux sociaux ne collent pas avec la réalité. Ce n’est pas ce que les autorités nous ont dit. Il faut comprendre qu’au niveau de chaque quai de pêche, il y a un laboratoire qui fait des tests sur les poissons, avant toute commercialisation, lorsque les pirogues débarquent. Depuis lors, nous n’avons reçu aucune alerte sur les poissons que nous ramenons de la mer. C’est pourquoi nous sommes rassurés’’, avoue Moustapha Diop.

D’ailleurs, il fait savoir que pas plus tard qu’hier matin, les ministres en charge de la Pêche, de l’Environnement et de la Santé sont venus à Thiaroye et aucun d’eux n’a évoqué ce danger lié à la consommation du poisson. ‘’Cependant, il y a des pêcheurs qui nous ont dit qu’ils ont eu du mal à écouler leurs produits, à cause de ces rumeurs’’, témoigne M. Diop.

‘’Non, c’est faux. Le ministère de la Santé n’a pas interdit aux pêcheurs d’aller en mer. On était ensemble à Mbao, Rufisque et à Thiaroye, mais il n’a pas dit cela. Il n’y a pas d’interdiction de pêche, ni de manger du poisson. Le poisson est bel et bien sûr. Les gens qui sont infectés sont allés dans une zone bien délimitée. Il faut que les Sénégalais soient rassurés. Ils peuvent manger du poisson, se baigner dans l’eau de mer et aller pêcher’’, rassure une autre source du ministère de la Pêche.

N’ayant pas d’endroits adéquats pour la conservation de leurs produits halieutiques, le SG de l’Association des pêcheurs de Ouakam renseigne que leur seule alternative, c’est d’amener le poisson à la maison et de le conserver dans les congélateurs. Ou de chercher suffisamment de glace pour le garder au frais pour quelques jours. ‘’Là, on ne sait pas encore pour combien de temps va durer cette situation. On avait un site de transformation, mais cela marchait au ralenti. Certaines femmes sèchent les poissons invendus. Et là aussi, le problème est que, si les gens n’ont pas confiance en ces poissons, ils ne vont pas acheter ceux séchés. Et si la situation continue, je crains qu’ils arrêtent définitivement de manger du poisson. Il faut vraiment qu’il y ait plus de sensibilisation à ce propos’’, plaide Mamadou Sarr.

Cependant, M. Sarr signale qu’il est difficile d’estimer les pertes qu’ils vont subir, à cause de la méfiance des populations. ‘’Les pirogues n’ont pas les mêmes capacités de stockage. C’est pourquoi il est difficile d’évaluer le montant des pertes subies, en cas d’inactivité. C’est au minimum entre 15 000 et 25 000 F CFA par jour pour les petites pirogues avec deux personnes. Pour les autres embarcations, elles peuvent rapporter 100 000 F CFA et plus’’, calcule-t-il.

La zone la plus infectée se situe à 52 km de Dakar, vers Sendou

En réalité, le président de l’Unapas a précisé que c’est le gouverneur qui a donné l’ordre de ne pas aller en mer, en attendant de voir de quoi il s’agissait. C’était à l’issue d’une réunion entre les autorités étatiques, les médecins, les responsables des pêcheurs, le sous-préfet, le commandant de la gendarmerie… ‘’Avant même que le gouverneur n’ait pris cette décision, nous y avions pensé. Il nous a demandé de ne pas aller en mer, pendant trois jours, mercredi jeudi et vendredi. C’est pourquoi ce week-end, nous n’allons pas en mer. Parce que, naturellement, on ne pêche pas les dimanches. Quand il y a un problème, les rumeurs viennent de partout. Mais il n’y a aucun problème avec le poisson. Je me suis déplacé jusqu’à la zone infectée qui est à 52 km de Dakar, vers Sendou. Mais sur le trajet, on n’a nulle part vu un poisson mort. Si ce produit était toxique, les poissons allaient mourir en le respirant. Mais tel n’est pas le cas. Les pêcheurs de la chaîne tournante continuent leurs activités, de même que ceux qui utilisent la ligne, sans pour autant être impactés’’, rapporte Moustapha Diop.

D’après lui, ce qui a été constaté, c’est qu’il y a une partie de la mer où l’eau a changé de couleur. Elle est devenue rougeâtre. Et le président de l’Union des pêcheurs artisanaux du Sénégal pense que c’est ce qui a touché les monofilaments qui ramassent tout sur leur passage. ‘’Quand les gens faisaient les prélèvements pour des analyses, les gants qu’ils avaient portés étaient imbibés de ce liquide. Et ils disaient qu’ils ressentaient des sortes de brûlures à la main, au contact de l’eau, malgré leurs gants. C’est pourquoi on soupçonne que c’est cette eau qui leur a causé cette infection. D’ailleurs, même ces gants ont été acheminés au laboratoire pour des tests. Des prélèvements ont été faits sur les filets. Quand on a quitté cette zone pour inspecter d’autres endroits, on a vu ce liquide rougeâtre qui flottait à la surface de l’eau. Et là aussi, ils ont fait des prélèvements et en même temps, ils ont pêché 4 types de poisson pour des analyses’’, narre notre interlocuteur.

Moustapha Diop poursuit qu’il y a aussi des jeunes qui ont uniquement les mains infectées. Ces derniers lui ont confié qu’ils étaient dans la zone de Gorée. ‘’Il y a aussi des pêcheurs qui se sont rendus dans la zone infectée, mais ils sont revenus indemnes. Ils ont expliqué qu’avant de tirer leurs filets, ils appliquent du beurre de karité sur leurs mains, portent des combinaisons, des masques et des cagoules, de sorte que seuls leurs yeux sont visibles. Aussitôt après avoir remonté leur filet, ils se lavent les mains avec de l’eau de javel et du savon liquide. Ils se désinfectent régulièrement’’, signale-t-il.

Ainsi, Mamadou Sarr, lui, déduit, selon son expérience, que c’est soit un bateau qui a déversé des produits toxiques en mer, soit il y a une fuite avec les plateformes pétrolières et gazières. ‘’Et la troisième cause, ce n’est pas pour accuser l’Etat, mais, parfois il peut se passer des choses qu’ignore le commun des mortels. Ces temps-ci, le phénomène de l’émigration irrégulière est revenu en force. Donc, il est possible qu’il fasse des choses pour le freiner. L’Etat ne va pas le cautionner, mais il arrive qu’il fasse ce genre de choses et certains Etats l’ont fait. Cependant, vu qu’il y a des recherches enclenchées, attendons de voir ce qu’ils vont trouver. Et j’invite tout simplement ces agents à dire la vérité, quelle qu’elle soit. C’est ce qui est normal et c’est ce qui permettra de trouver des solutions adéquates’’, plaide-t-il.

Thiaroye, Mbao et Rufisque obéissent, Ouakam et Yarakh pêchent

Cependant, en attendant que leur lanterne soit éclairée par rapport à cette nouvelle infection, notre interlocuteur note que, pour le moment, les pêcheurs de Thiaroye et Mbao, jusqu’à Rufisque, respectent la recommandation du gouverneur. ‘’Mais ils ne pourront pas rester inactifs longtemps. S’ils n’ont rien à manger, au bout de quelques jours, ils vont retourner en mer et personne ne pourra les retenir. Il faut souligner que cette maladie est apparue dans un contexte où les ressources halieutiques se font rares. Les pêcheurs peinent à joindre les deux bouts. Donc, il sera compliqué pour eux de ne pas travailler pendant des semaines’’, notifie M. Niang.

Le président du quai de pêche de Yarakh trouve aussi qu’il est ‘’facile’’ de demander aux gens de rester à la maison sans rien faire. ‘’Nous ne pouvons pas ne pas aller en mer. Il y a beaucoup de spéculations autour de cette maladie. La pathologie ne concerne que des zones bien délimitées. Depuis ces cas, on n’a pas encore vu des pêcheurs revenus de mer qui l’ont contractée. Nous sommes des pères de famille, des responsables, des soutiens de famille. Si on ne va pas en mer, où allons-nous trouver les moyens pour assurer la dépense quotidienne et subvenir aux besoins de nos enfants ?’’, questionne Ibrahima Niang.

Si les pêcheurs n’ont pas ‘’assez de revenus’’ pour se passer de leur activité pendant une bonne période, c’est parce qu’ils ‘’n’ont aucun revenu’’ en dehors de la pêche. ‘’L’Etat ne peut pas subvenir aux besoins des pêcheurs. Il n’en a pas les moyens. Le financement du secteur est lourd par rapport aux autres. On a 750 km de côtes, avec des milliers de pêcheurs et on estime à 21 000, le nombre de pirogues recensées. Sur chaque pirogue, on a au minimum quatre personnes et les grosses pirogues ont entre 25 et 30 personnes à bord. Ceci sans compter les ‘bana-bana’ qui viennent acheter le poisson, les mareyeurs, etc. C’est une population vraiment importante. C’est pourquoi, quand l’Etat demande aux pêcheurs de ne pas se rendre en mer, la plupart violent le mot d’ordre, car ils n’ont pas d’appui financier’’, indique Mamadou Sarr.

Le SG des pêcheurs de Ouakam explique qu’ils ‘’ne bénéficient pas trop’’ des mécanismes de financement, tels que la Délégation rapide à l’entreprenariat des jeunes et des femmes (Der). ‘’On ne va même pas vers ces structures, parce que les fonds qu’elles donnent ne peuvent régler grand-chose. Imaginez qu’on alloue un million de francs CFA à des milliers de personnes…’’, déplore-t-il.

Enquêteplus

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